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NOTRE SÉLECTION DE POÈMES : Taha LAGHMANI

TUNIS VILLE-MÈRE


Oiseaux écoutez ma plainte,
Compagnons, témoins ailés,
Tant vous m'avez survolée,
Consentez à ma complainte ;

Emportez en vos volées,
Une larme de l'œil en pleur,
Une larme à hauteur
De mon pleur inconsolé.

Vous enfants de mes deux flancs,
Qu'avez-vous donc commis,
Mettre la rage et l'enfant
Dessous le même tamis ?

C'est que croissent et prolifèrent
Les souffrances fécondées
Quand se mêlent aux creusets
Douceur et brutalité.

Pleurez- moi, je ne suis plus,
Qu'un vieil ossement las,
Mes pauvres artères non plus,
Que foyers à cancrelats,

C'est que mon sein désolé,
Le lait en est si amer,
C'est que gîtent des vipères,
En mes flancs détériorés.

Vous produit de mes entrailles,
Fûtes-vous le fruit, ou le ver
Qui me ronge, me tenaille,
Me tire aux fosses devers.

Pourquoi enfants de mes enfants
Festoyer sur mes gravats ?
Il sera à qui le tour,
Quand mon souffle s'éteindra,

Vous voici me revoyant,
A errer deçà, delà,
A ne vivre que rampant,
Vienne vienne, le trépas !

Je m'en vais, au désespoir,
Au regret de n'avoir pas,
A l'orée du dernier soir,
Le regret du dernier pas.

Oiseaux écoutez ma plainte,
Oisillons, témoins ailés,
Tant vous m'avez survolée,
Consentez à ma complainte ;

Emportez en vos volées,
Une larme de l'œil en pleur,
Une larme à hauteur
De mon pleur inconsolé.

Taha LAGHMANI



L'EVEIL DE CARTHAGE


Siècle des ténèbres, siècle des pages noires,
Dans les affres du gouffre, sans cesse rejeté,
Chaque jour tu scelles un nouveau fermoir,
Au cachot de la honte où tu nous as jetés.

Le rêve est avorté et le cœur bat à froid
Les enfants sont conçus et naissent dans l'effroi ;
La faim appelle au crime, l'enfant renie sa mère,
Le grouillement sans nom, le vice démesuré,
Dans sa main sans pitié, infâme, ce tortionnaire,
Presse résolument les foules égarées.

Deux pieds ont foulé les pas de Didon,
La trace séculaire est souillée depuis lors.

Car son cœur s'abreuve quand mugit le veau d'or,
Car sa bouche ricane quand gémit sous sa cuisse
Un peuple affamé, car mordant dans le vice,
Cette créature est immonde ;
— cette femme au masque blanc,
Accoudée sur le dos résigné d'un tyran,
Prétend au piédestal et prêche aux nations !

O siècle insensé, dérision, dérision !
Les coursiers de la gloire jonchent les abattoirs,
Et la mule se pavane et rue sur les trottoirs,
L'aigle infirme boîte aux rires des guenons
Et le pourceau succède et trône sur le lion.
Le nain est gigantesque, le géant minuscule,
O siècle lépreux qui lèche ses pustules.

Siècle des ténèbres et siècle de sang,
Humanité qui meurt de sa putréfaction,
La bête est Politique, le voleur est Génie,
La droiture est une sombre et étrange manie,
Le sage, un bouffon, qu'on jette dans l'asile,
Les peuples, une proie, qu'on joue à face où pile.
La démence en furie s'agite dans les forges,
Et l'homme baise la lame qui lui tranche la gorge.
                         *   *   *
Du royaume de Balkis, aux confins du Liban,
Des hommes au front pensif, assis sur les décombres,
Fixent un œil  inquiet sur le vaste horizon ;
Silencieux, immobiles, ces silhouettes d'ombre,
Maintenant, pointent le doigt vers le soleil couchant.

De cet empire géant, que gouverne la peur,
L'on voit à l'infini paraître une lueur,
Qui tantôt s'éteint, tantôt se rallume ;
Pareille à l'étincelle échappée de l'enclume,
Parfois l'on aperçoit une ardente rougeur,
Et puis, pareillement à l'astre qui se meurt,
Emerge faiblement, tel un rayon voilé.

Cette lumière soudain, mille fois centuplée,
Déchire le firmament de terribles éclairs,
Le fauve épouvanté, cherche un trou et se terre,
La colombe s'est blottie sous le bras de l'archer,
L'aigle quitte les cimes, pour mieux se cacher.

C'est du glaive d'Hannibal au bras vertigineux,
Que monte la colère en foudres vers les cieux !
Une voix immémoriale venue du fond des âges,
Emplit l'immensité, par-dessus les orages,
Un grondement terrible cria au monde : guerre !
Carthage est debout, un peuple se libère.

Tout l'Orient se soulève ; dans cette clameur,
C'est le fer qui se rompt, c'est le cri de fureur,
C'est cent ans de servage, cent ans ? Non, mille ans,
Mille années contenues dans un rugissement !

Ils sont des milliers, ils sont des millions,
Ils sont des vieillards, des femmes, des enfants,
Des hommes, dont chaque œil est l'antre d'un volcan,
Qui marchent et l'on entend des grincements de dents.

Les multitudes blêmes, les doigts sur les yeux,
Tremblant de ce courroux, éclatant, prodigieux,
— Est-ce un nouveau despote ? Est-ce un libérateur ? 

Toujours, l'espoir sublime, renaît dans la frayeur.

Autour de ce bastion de gloire et de clarté,
Autour de ce déluge où luit la liberté,
Bouillonne l'océan des infamies sans nombre ;
Sur ses lames gonflées aux assauts monstrueux,
De pâles timoniers, sur des galères sombres,
Agrippent à la gouverne, leurs doigts infectieux.

Taha LAGHMANI



LES HORDES


Des amas aux matins dévalent des faubourgs
Puis campent remuant ainsi que des troupeaux 
Sous les cieux embrasés ; à l'ombre des tours,
Monte la clameur des peuples en oripeaux :

— Hardi ! La gueuserie 
Les caniveaux débordent,
Chantons ! Voici les hordes
Les marnes sont rougies.
     
Les pâtres se trémoussent
Les bêtes sont égorgées,  
Les prairies sont bien rousses :
Nous voici libérés.

Balançons nos godasses
Les prés sont de plastique,
Nos masures sont des nasses,
Où s'engorgent les tiques,

Nos bouges sont parqués
Sur les escarpements,
Nos tôles sont laquées
De gras et d'ossements.

Etalons nos bricoles
Cela commerce bien,
Ici cela désole
On lisait des bouquins.

Les maisons de prière,
Les temples du savoir
Sont moins que des raclures,
Crachons ! Il va falloir

Monter aux esplanades,
Dansons jusqu'aux aurores,
Soufflons aux peaux des bêtes
Elles nasillent bien fort.

Jetons toute la pierraille
Aux anciens lampadaires,
La lumière est canaille
Nous avons fort à faire.

A nous blêmes pucelles,
Hors de vos gîtes à rats,
Entrouvrez vos jupettes
Aux ventres scélérats.

Voici les hommes du culte
Leurs prêches et leurs vertus ;
Voilà les « Démocrates »,
Aux « Libertés » têtues.

Vos bras sont bien trop grêles,
Vos torses bien fluets,
Vos défis sont bien frêles,
A ventre les pauvrets !

Gardons à l'œil la morve
Et tressons nos bras durs,
Les boucheries sont prêtes
Mettons du rouge aux murs.

Fouaillons à la cravache
Les flancs nus de Tunis,
Elaguons à la hache
Ce qui reste de jadis.

—  Révolution ; âpre attelage aux chocs sourds,
Combien de peine il faut à ce premier labour !
Mais voilà, la meute, ayant bavé puis ri,
Déjà dans ton sillon  a mis son doigt pourri.

Taha LAGHMANI
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