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NOTRE SÉLECTION DE POÈMES : Porfirio MAMANI MACEDO


L'OR NOIR


Qui cherche l'or sème la mort.

Parmi arbres et fleuves morts
résonne, humiliée, la voix du paysan,
de l'homme qui a vécu
oublié parmi branches et fleuves.

Qui cherche l'or sème la mort.

La balle mortelle résonne
dans la poitrine de l'homme et sa misère.
La forêt est meurtrie
entourant de son souffle
le cadavre sur le chemin.

Qui cherche l'or sème la mort.

Le fleuve résonne, bruyant et dur :
c'est une plainte qui l'emporte vers la mer.
Les arbres résonnent, rongés d'amertume :
ce sont des oiseaux qui, terrifiés, cherchent une plume,
ou s'en arrachent quelques-unes
pour soigner la blessure d'un homme
qui est mort pour défendre leurs nids.

Qui cherche l'or sème la mort.

Les chemins résonnent
déjà couverts de flaques et de sang.
Et les entrailles de la terre
secouent les fleuves, les montagnes et les mers.
Les feuilles des arbres si vieux tombent :
ce sont de lourdes larmes
que la terre ne peut pas verser.

Qui cherche l'or sème la mort.

Les chemins sont anéantis
ceux que l'homme criblé de balles a construits.
Un cadavre engendre un arbre
et un arbre un homme
pour semer la paix sur le chemin
et protéger sous la malheureuse pluie
la vie des oiseaux sans nid.

Qui cherche la paix cherche la voie.

Traduit de l'espagnol (Pérou) par Max Alhau

Porfirio MAMANI MACEDO



LA LUMIERE DU CHEMIN


J'ai ce rêve pour continuer à marcher.

Je ne sens pas de douleur, je ne veux pas la sentir,
ni le soleil ni la neige sur l'horizon nuageux.
Certains fortifient leurs bras, pas leur cœur,
d'autres enrichissent leurs mains, pas leur cœur.

J'ai cette Lumière pour continuer à marcher.

Je ne sens ni soif ni faim sur le chemin,
ni le vent ni la pluie ne frappent mon corps fatigué.
Entre oliviers et rochers je m'assois.
Je regarde l'univers, le ciel et les nuages.

J'ai ce rêve pour continuer à marcher.

En silence je vais par le chemin déjà parcouru,
et je cherche mon nom dans le vaste labyrinthe.
Je regarde les pierres et les branches,
Je regarde d'où souffle le vent.

J'ai cette Lumière pour continuer à marcher.

Je m'approche du centre de la nuit,
Parmi les lumières je suis la trace de la Lumière.
Certains nourrissent leur corps, pas leur cœur,
d'autres embellissent leur corps, pas leur cœur.

J'ai ce rêve pour continuer à marcher :

Un fleuve, une montagne, un arbre,
pour reposer auprès d'eux mon voyage.
Flétris restent les chemins mal parcourus,
Tristes les traces mal marquées.

J'ai cette Lumière pour éclairer ma maison,

la tienne, la nôtre, la maison que nous portons en nous.
Depuis une pierre embrassons le rêve que nous avons,
Depuis une autre, laissons la Lumière embrasser notre corps.

Porfirio MAMANI MACEDO


LA PAROLE

I
Rien n'est éphémère, ni la douleur ni le plaisir.
Nous courrons d'une porte à un arbre solitaire,
d'un pont à une grotte gardienne du temps.
Chaque regard est une découverte achevée.
La pluie est le soleil que dissimulent certains nuages.
Notre parole est un cri irrévocable dans le néant.
Nous écrivons un nom, celui de quelqu'un que nous ne connaissons pas.
Nous prions dans le temple déserté de l'oubli,
et rêvons de Dieu enchaîné à sa douleur.
Nous sommes des pèlerins sans foi au milieu du désert
et nous nous endormons sur le sable blanc en contemplant l'univers.
Pour survivre, parfois, nous imaginons un ami,
nous lui offrons un nom et, habités par son souvenir,
nous égarons dans une forêt de mots vagabonds.
Nous affirmons venir d'un autre peuple et ils nous confondent
avec les pleurs que laissèrent ceux qui s'en furent.
Nous ne gardons rien du silence que nous offre
le sort, le destin auquel nous ne souhaitons jamais être attachés.
Comme cet obscur passé, nous marchons sur l'herbe
pour atteindre le souvenir laissé par d'autres pèlerins.
Dans une rue nous croisons le sourire d'un inconnu,
puis nous nous asseyons sur une pierre pour contempler
les empreintes qui restent dans l'herbe,
et ton visage qui dans la pénombre reste en attente,
ami, frère, de la parole qui nous sauve.

II
Dès lors, je songe à cette parole qui tous nous délivre
de la peur, de l'ombre qui assiège la mémoire,
de l'air qui s'infiltre par les lézardes de la douleur.

Je songe à la parole qui tous nous délivre
de la douleur que nous découvrons dans cette vallée.

Je songe à la parole qui nous désigne un chemin,
celle-là qui nous montre une fenêtre, et non l'oubli.

Je songe à la parole que m'a donné un ami à la frontière,
celle-là qui préserva tout mon destin de sa manne.

Je songe à la parole secrète qui tous
nous attend quelque part, seule et nue.

Je songe à la parole que d'autres hommes ont prononcée,
celle-là qui ouvrit les portes de l'insomnie.

Je songe à la parole qui est restée gravée pour moi sur un arbre,
celle-là qu'avaient déjà gravée d'autres mains sur d'autres murs.

Je songe à la parole destinée pour d'autres à l'oubli,
celle-là qui me nomme un bruit, une chose, une image.

Je songe à la parole qui ouvrit les flots de la mer,
celle-là qui traversa tout un désert.

Je songe à la parole dont nous rêvons
depuis le fond d'une caverne.

Je songe à la première parole que nous prononçons
avec douleur, sur ce chemin qui nous conduit quelque part.

Je songe à la parole que je prononcerai un jour,
celle-là qui nomme tout, qui révèle tout.

Je songe à la parole que j'écrivis sur une carte
pour un inconnu.

Je songe à la parole qui mesure le temps,
celle-là qui détruit les chemins comme les nuits.

Je songe aussi à la parole que j'ai rencontrée au bord d'une rivière,
à celle-là qui me confia un enfant à l'aube
pour traverser l'immensité du jour.

III
Ce n'était pas la nuit mais la lumière
Non le passé mais le chemin qu'il reste à parcourir
C'étaient ses mains s'accrochant à une branche
C'étaient des voix qui dévalaient ses lèvres
C'était sa longue chevelure halée par le vent
Ce n'était pas la nuit mais ses yeux comme des lumières dans la nuit
Ce n'était pas une étoile mais une fenêtre ouverte :
c'était sa voix qui appelait depuis le fond d'un bois et aussi
le bruit que faisaient ses pas dans le sable.
Je l'attendais chaque soir
au pied de ce chêne dont l'ombrage accueillait mon corps fatigué.
Ce n'était pas le doute mais sa voix qui traversait le vent,
sa voix qui rafraîchissait tout mon corps dans le désert.
Mais aujourd'hui je veux la voir et ne le puis
Si bien que vers une ombre mouvante du chemin je m'approche.
Mes pas s'enfoncent dans la poussière soulevée par le vent,
je traîne mon corps comme on traîne un roc du chemin.
Ce n'était pas la nuit mais une parole qu'invente le jour
pour que tout soit différent dans le verger défendu,
pour que les enfants ne contemplent pas dans leurs mains
la faim,
la soif qui s'écoule comme un fleuve dans le corps des malheureux.
C'était une autre ombre dont personne ne voulait plus se souvenir,
le visage dont personne ne voulait plus se souvenir.
Ce n'était pas la nuit mais le vent qui descend ou monte vers le ciel.
C'était elle, la parole, la voix qui créa tout l'univers
et toutes les choses qui existent dans l'univers.
C'était la pierre qui de la pierre se forme.
C'étaient les mers qui impatientes m'attendent.
C'étaient les fleurs qui contemplent nos yeux dans les prés.
C'étaient les sources qui naissent du ventre de la terre.
Ce n'était pas la nuit mais un chemin découvert que tous attendent.
Ce n'était pas le feu mais la fontaine du repos
là-bas où les malheureux trouveront
De l'eau pour laver leurs pitoyables visages
Qui vécurent comme fuyant la vie des gens heureux,
puisqu'ils ne leur laissèrent rien d'autre qu'oubli, indifférence et mépris.
C'était la parole qui garde tout et se souvient de tout.

Porfirio MAMANI MACEDO

PLUIE APRES MA CHUTE


A ma fille Alba Ondina Manuela

Tombe, ô ma pluie
trois jours et trois nuits,
ô ma pluie.
Tombe comme un tonnerre
sur les yeux des malheureux.
Tombe, ô pluie, dans les rues de Paris.
Dans ces rues où je marche,
couvert de boue jusqu'aux coudes.
Tombe pour avec tes gouttes entraîner
la misère que nous respirons tous.
Tombe pour sentir la fraîcheur du matin.
Tombe pour entendre à nouveau les fleuves,
pour que s'ouvrent les nuits,
pour que je puisse à nouveau regarder les gens dans les yeux
et pour que mes épaules supportent sans douleur
la peine,
cette chose que je vois dans chaque poitrine,
à présent que je marche parmi les doutes sur cette rive.
Tombe humaine pluie
pour effacer mes traces et mon nom,
pour fermer mes yeux à l'histoire.
Tombe, ô ma pluie, comme un souvenir
non vécu,
comme un rêve si longtemps attendu,
comme une tendre mélodie dans ce voyage.
Tombe, ô ma pluie, pour étreindre ta peau
quand tu me mouilles goutte à goutte.
Tombe pour laver l'air obscur,
cet air qui brille derrière chaque porte.
Tombe comme une vague furieuse,
pour nettoyer mes yeux
et les ombres de mes yeux.
Ici je t'attends près d'une pierre,
d'ici je te verrai arriver,
tel un divin labyrinthe,
moi, parmi les branches,
étreignant les nuits qui accueillirent mes yeux.
Plus jamais d'oreille ni d'œil
sur le seuil de ma chute,
ni de paroles qui me blessent comme des épées.
Je voudrais effacer les nuages de mes yeux.
Je voudrais éloigner la peine des malheureux.
Là-bas ils vont telles des ombres sans destin.
Là-bas ils montrent leurs maigres visages mal-aimés
à l'aurore qui revient réveiller leurs yeux.
Êtres qui arrivent fuyant le soleil.
Êtres que la pluie accueille comme des enfants.
Ames qui fleuriront quelque part.
Fleuves qui irrigueront d'autres amours oubliés.
Tombe, pluie, pour enflammer ma poitrine.
Tombe, ô ma pluie,
trois nuits et leurs jours,
pour te sentir quand je dors
épuisé,
sans regarder par la fenêtre,
le soleil qui n'arrivera jamais.
Seule toi, ô ma pluie,
sauras mener les souvenirs des malheureux
par les plus étroits chemins
que t'offrira le vent misérable.
Ce ne sont pas que des larmes
que nous offre du ciel l'infortune,
c'est aussi la tristesse,
d'une voix que personne n'écoute.
Mais toi,
pluie qui te poses sur mes yeux tel un rêve,
pluie qui fécondes la terre sans douleur,
pluie, nourriture de tout ce qui existe,
emporte avec toi cette peine en héritage de tout vécu.
Pluie, âme de mes yeux dans la nuit.
Pluie, pèlerine du désert,
tombe comme un rayon sur mon chemin,
tombe et tombe encore,
pour sentir l'odeur de la terre,
pour sentir la fraîcheur oubliée de l'herbe,
pour entendre le son de chaque pas que l'on fait dans le doute.
Tombe sur les nuits qu'implorent en secret
les voix des malheureux,
ceux qui rêvent d'un arbre,
ceux qui n'ont jamais été aimés,
ceux qui dans le regard portent une blessure.
Pénètre la peau de chaque chose,
de chaque chose imaginée,
pénètre chaque peau méditative.
Mais tombe sur les forêts,
sur les cristaux des forêts
pour t'entendre lorsque tu passes
et humidifier mon visage sur le chemin.
Par-là vont distantes
les unes des autres les voix des malheureux
répétant leurs noms dans les vallées
comme des lamentations d'âmes pénitentes.
Tombe pour eux, ô ma pluie,
pour accompagner leur silence et leur douleur
parmi tout le bruit
de la foule impitoyable.
Tombe, ô ma pluie.
Tombe comme un miracle,
trois jours et leurs nuits,
O ma pluie.

Paris : 4 avril 2001

Porfirio MAMANI MACEDO
Porfirio MAMANI MACEDO est né à Arequipa (Pérou) en 1963.
Docteur es lettres à la Sorbonne Nouvelle. Il a obtenu son diplôme d'avocat à l'Université Catholique Santa María, et a fait ses études de Lettres à l'Université Nationale de San Agustin (Arequipa).
Il écrit poèmes et nouvelles pour plusieurs revues littéraires : Vericuetos, Imago, Encres Vagabondes, l'Imbriaque, Variable, Sapriphage, Rivaginaire, Arpa, Poésie Première, Voix d'Encre; et à l'étranger : L'Arbre à Paroles (Belgique),Journal des poètes (Belgique).
Il a également publié une nouvelle dans la revue Hispamérica (Etats-Unis).
Actuellement, il est chargé de cours à l'Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris).

Ouvrages publiés
La Luz del camino. (poésie) Lima, Hipocampo Editores, 2010.
Tres poéticas entre la guerra civil española y el exilio (essai): Miguel Hernández, Rafael Alberti, Max Aub. Lima, Fondo Editorial de la Universidad Mayor de San Marcos, 2009
Lluvia después de mi caída y un Requien para Darfur, (poésie) Lima, Hipocampo Editores, 2008.
La sociedad peruana en la obra de José María Arguedas (essai), Lima, Fondo Editorial de la Universidad Mayor de San Marcos, 2007
Représentation de la société péruvienne au XXème siècle dans l'œuvre de Julio Ramón Ribeyro. (essai)Paris, Editions L'Harmattan, 2007
Avant de dormir,(nouvelles) L'Harmattan 2006.
Poème à une étrangère. (poésie) Editinter, 2005.
Un été en voix haute, (poésie) Trident neuf, 2004.
Voix au delà des frontières, (poésie) L'Harmattan 2003.
Flora Tristan : La paria et la femme étrangère dans son œuvre, (essai) Editions L'Harmattan, 2003.
Voix sur les rives d'un fleuve, (poésie) Editions Editinter, Paris, 2002.
Le Jardin et l'oubli, (roman) Editions L'Harmattan, Paris 2001.
Au-delà du jour, (poèmes en prose) Editions Editinter, Paris 2000.
Début de la promenade, (poésie) Editions Encres Vives, France.
Les Vigies (nouvelles) Editions L'Harmattan, Paris 1997.
Dimanche, (récit) Editions Barde la Lézarde, Paris 1995.
Ecos de la Memoria, (poésie) Editions Haravi, Lima, Pérou 1988.
Feuilleter La société péruvienne du XXe siècle dans l'oeuvre de Julio Ramón Ribeyro avec

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