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NOTRE SÉLECTION DE POÈMES : Clara MOHAMMED-FOUCAULT

ROUGE-GORGE


Quel est donc ce bateau qui sillonne les flots,
Qui arbore tête de mort et rictus du tombeau?
Le vaisseau des trépassés bat pavillon noir,
Il annonce l'Hadès, nous dérobe l'espoir.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Comment vivre sans savoir, dites-moi, ô oracles !
Posez-moi des jalons pour me sauver de la débâcle;
Faire la manche ou m'assurer la corne d'abondance ?
Que dois-je choisir, ascèse, opulence?
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Errant dans l'Orient, j'ai rencontré des fakirs
Assis en lotus dans les vallées du Cachemire,
J'ai récité des avé dans les chapelles du Jura,
Egrené les trente-trois sur misbaha et mālā.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Y a-t-il un sens à mes rires, à mes pleurs ?
Quelle différence, que je vive, que je meure?
J'ai entendu leur silence et j'ai cherché refuge
Loin des rumeurs annonçant le déluge.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Prends ta part, me dit-on, de supplices, de souffrance,
Passe tes jours à y chercher le sens,
Emplis ta vie de travail, de tracas
Et de vaines interrogations sur l'au-delà.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

J'ai effiloché les noeuds de ces années perdues,
Traversé le labyrinthe avec le fil décousu
Jusque là où la lumière m'éblouit comme des vitraux,
Où la rosée resplendit comme des cristaux.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

J'irai chercher loin, vers l'horizon sinueux,
Le parfum de la paix sous des cèdres bleus,
Je dormirai sous des samares au début de l'hiver
En mangeant des faînes et de l'amaranthe amère.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Un rouge-gorge chantait, tout près, dans le foin,
Sa couleur s'est mêlée au teint rose des fusains,
Chicorée et centaurée abusent de leurs pinceaux—
Un coquelicot va éclore sous mes yeux!
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Quelle est leur raison, vesces et vergerettes,
De mener ces ballets d'arabesques et pirouettes ?
Comme elles, je célébrerai avec ivresse
Mes jours fugitifs assombris de détresse.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Tu te tiens, pin parasol, droit, silencieux,
Tu déploies tes rameaux en sauts de biche et cerceaux,
Tes festons de flocons tournoient en ballerine,
Sur tes volants d'organdi sont perchés des ondines.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Reçois dans ton sein les chagrins de ma vie,
Chaque soupir qui s'évente, toute étreinte qui s'oublie,
Tout sanglot qui s'étrangle, tout élan anéanti,
Qu'ils ne soient, parasol, qu'instants d'épiphanie.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Le rouge-gorge viendra dans ce jardin de cerfeuil,
Il voltigera dans les branches des six tilleuls,
Il posera une cenelle sur les cendres de mon coeur
Et la vie rejaillira dans toute sa splendeur.
                  Entends-tu l'effraie ?
                  Entends-tu le loup ?
                  J'entends l'effraie,
                  J'entends le loup.

Ornex, France, Le 21 novembre 2020.
Ce poème Rouge-Gorge a paru dans l'anthologie Pen Club suisse romand intitulée Lettres depuis le confinement en décembre 2020.
© Clara MOHAMMED-FOUCAULT



Sept vautours blancs


Quand Vénus à l'écart dans sa gloire fleurit,
Surplombe le croissant, trophée d'or dans la nuit,
Je m'arracherai net à ces rets et filets
Pour fuir le mauvais œil à l'affût, aux aguets,

Aux pics silencieux, royaumes du rapace,
Où errent des esprits aux portes de la grâce :
L'ermitage marin emmitouflé de lierre—
Refuge du lépreux, un antre, un sanctuaire.

En ces lieux désolés, grands froids, faim, maigre chère,
Habits de bure, feux, veillées, encens, prière
Matent le mauvais œil, ses sous-fifres, ses gens,
Entravent tout assaut de ses piètres suivants.

J'y palperai l'orpin, l'oseille, l'ancolie,
La phléole des prés, l'oyat, le génépi ;
Tignasse au gré du vent, fin succube calleux,
Je transirai d'effroi tout intrus curieux :

Qu'il suive son chemin, l'œil clos sur l'interdit—
Une âme qui repeint les arcs-en-ciel en gris,
Treize ombres à midi sur un cadran solaire,
Sept vautours blancs perchés sur la tour funéraire.

© Clara MOHAMMED-FOUCAULT



Notre complainte


Rayonnant sous des soleils aveuglants,
         Cuivrés par les bises de l'océan,

Nous déchiffrions les énigmes de l'univers
         Dans une voûte brochée de fils d'or stellaires,

Entendions des ombres se lamenter,
         Psalmodier soûtras, oraisons et Avé,

En pleurant l'étranger, le faible, le jeune, le mourant,
         Le sourd-muet, le soldat, le mort-né, l'innocent.

§

Emerveillés par l'aréquier, les épis du balisier,
         Le chardon bleu, la mauve musquée,

Cannelle et quinquina, grenadille et cardamome,
         Les vrilles des lianes enlaçant écorces et rhizomes,

Nous cueillions dans les cépées de la savane
         Des pousses d'amarante, d'ivraie, de bardane

En nous aspergeant des senteurs enivrantes
         Des méandres argentins des glaces fondantes.

§

Puis survinrent les ténèbres, une nuit sans fin,
         Amenant l'oubli, sans espoir de regain ?

Survint le ressac des mers et océans,
         Fendant terres, berges, et continents?

Survint une saison sèche non suivie de pluies,
         Hâtant l'agonie des tritons et colibris ?

Survint la fonte des glaciers et banquises,
Submergeant les bornes et les rives conquises ?

§

Survinrent les courants et les vents contraires,
         Balayant nos empreintes dans l'argile des rivières ?

Survinrent les volcans, crachant soufre et cendres,
         Rasant toits, hameaux, maquis et landes ?

Survint sur les sommets un ballet d'avalanches,
         Condamnant la floraison des perce-neige et pervenches—

Contez notre naufrage en mille arabesques,
         Chantez-le en accents de romans chevaleresques.

§

Seule perdure dans la nuit notre complainte
         Qui sourd du tréfonds de nos âmes éteintes :

Complainte de l'unité brisée,
         De la fission d'un monde singulier?

Seuls demeurent un semblant de rêve
         Comme une promesse non tenue de sève,

Les sanglots d'une bernique à la dérive sur la grève
         Aux confins des gouffres où les vents se lèvent.

© Clara MOHAMMED-FOUCAULT



A la brune


Dans les sables des dunes,
        Devine mon passage,

A la neuvième lune,
        Evoque mon visage,

Un jour, à la brune,
        Tu verras un présage.

§

Sous les gouttes de pluie,
        J'entends déjà l'aubade,

Dans le mystère de la nuit,
        Nous jouerons aux charades,

Devant ces roses flétries,
        Mon cœur bat la chamade.

§

Dans la douceur du vent,
        J'entendrai tes soupirs,

De charbons ardents,
        Rallume un souvenir,

Dans les nuages d'argent,
        Je lirai l'avenir.

© Clara MOHAMMED-FOUCAULT



Tamaris


Je retourne au désert cueillir du tamaris
Dans ces sables de feu adoucis d'oasis :
Mes rêves en lambeaux, d'une allure de gueux,
Je flotte dans le vent, épouvantail frileux.

Mes ailes plient déjà comme un drapeau en berne,
Pour couche je choisis l'abri d'une caverne—
Mais regarde, à minuit, les astres scintiller !
Une lune monter et moirer les palmiers !

J'allume des foyers de brindilles d'armoise—
La craie de mes parois qu'au matin je pavoise
De galles et d'oursins, de nautiles, de graines,
Signera mon passage en ces saisons lointaines.

Hier des songes roses exhalaient des parfums,
Nos rires argentins surprenaient les lutins,
Le cresson fleurissait au bord des ruisselets,
Dans le ciel pointillaient dix mille sansonnets.

Ici ne s'entend plus l'écho de nos idylles :
Nous ne craignions alors ni les rois ni l'exil—
Si jadis l'arc-en-ciel régissait notre vie,
Des stryges s'acharnaient contre nous sans répit.

Et depuis nos adieux, nous parcourons le monde,
Nous laissant dériver sur la crête des ondes :
Le chagrin a ôté à chacun le sourire,
Mais dis le mot magique et rends-nous l'élixir.

© Clara MOHAMMED-FOUCAULT

Clara MOHAMMED-FOUCAULT est née à Trinidad et réside en France.
Elle a été professeure de littérature française à l'Université de Nairobi et fonctionnaire du BIT à Genève.
Elle a publié de nombreux poèmes dans des revues françaises et un recueuil en 2016 : "Soupirs du récif" aux Éditions les Poètes français.
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Poèmes publiés sur le site internet lemanoirdespoetes.fr